LE FANTÔME NATIONAL

Dernièrement mon ombre a croisé la sienne et j’ai ressenti plus que jamais sa présence – non pas visible ; tout le monde peut le voir, là, dans la rue Krakowskie Przedmiescie, mais spirituelle. Juste en face du Centre de la Cinématographie polonaise il défie, chaque jour qui passe, les cinéastes polonais d’aujourd’hui de faire, enfin, un film qui aura la force et la grandeur du plus petit de ses poèmes.

Adam Mickiewicz jeune
Adam Mickiewicz jeune

Comment se fait-il que chaque peuple aura eu, a eu, a son poète national ? Pour les Français ce fut Victor Hugo ; pour les Polonais c’est Mickiewicz ! Je change volontairement de temps, car il me semble à tort ou à raison, cela demeure du domaine de l’intuition, et si je m’égare j’en assumerai l’entière responsabilité, que Victor Hugo ne représente plus grand chose pour les Français du XXI-ème siècle ; mis à part qu’il est à leur yeux qu’un poète de plus, alors qu’il en va tout autrement de Mickiewicz pour les Polonais d’aujourd’hui et probablement de demain… Le poète est plus qu’un monument, plus qu’une statue, plus qu’un poète, il est l’alter ego de tout Polonais qu’il soit tâcheron, paysan ou nanti !

Adam Mickiewicz par Walenty Wankowicz
Adam Mickiewicz par Walenty Wankowicz

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi Victor Hugo a-t-il perdu son aura de poète-national, alors que Mickiewicz en est toujours nimbé ?

Au monde de nouveau, mais pas pour le monde

Quel est cet homme ? – Un fantôme.

( Le fantôme. Vers 11 et 12. Trad. Gilles Renard)

adam mickiewicz
Adam mickiewicz

Tout grand poète-national qui sera d’ailleurs toujours grand même lorsqu’il est plus souvent moyen que grand ; ce qui n’est jamais le cas de Mickiewicz – toujours grand et la plupart du temps génial, mais l’est de Hugo, chez qui l’on trouve plus fréquemment une lourde rhétorique que d’envolées géniales – incarne les rêves, les phantasmes et les frustrations d’une nation ; cette nation qui en tant que concept politique est apparue sur terre que depuis peu, depuis seulement la révolution française, pour occupée au XIXème tout le paysage géopolitique. Auparavant  il n’y avait pas de nation, mais un peuple et chaque peuple « s’incarnait » dans son Roi et vis versa. Du moins en fut-il ainsi pour le peuple de France, car pour le peuple polonais il en fut tout autrement. Dès la fin de la dynastie Jagiellonne il cesse de « s’incarner » dans ses rois et eux-même ne l’incarnent pas : ils sont élus et encore pas par lui, mais par les intrigues de la grande noblesse et des puissances étrangères. Et c’est en cela que je vois la genèse de l’oubli de Victor Hugo dans le cœur des Français, et la permanence de Mickiewicz dans le cœur des Polonais.

La statue en 1900
La statue en 1900

La nation polonaise existe bien sûr, la République polonaise aussi, mais en tant « qu’en train de se faire », en tant « qu’en train de se réaliser », en tant qu’en train de s’affirmer » et de sans cesse lutter pour atteindre à une incertaine stabilité au sein même et toujours d’une instabilité certaine, non pas dans les mœurs, mais dans les institutions étatiques, au contraire de la France. Voilà pourquoi il est si excitant de vivre et habiter en Pologne où l’on a littéralement tous les jours sous les yeux un peuple qui bouillonne d’aspirations et de désirs non encore assouvis en matière de stabilité politique et sociale. Car, pour ce qui est de son identité, le Polonais est des plus stables – le problème identitaire, si tant est qu’il existe ailleurs n’existe nullement pour lui : il est Polonais et son pays s’appelle la Pologne. Ce dernier peut même encore une fois disparaître de la carte, il ne disparaîtra pas de son cœur, et c’est exactement ce que Mickiewicz incarne dans sa poésie, mais aussi dans sa vie. En l’écoutant, car on ne lit pas ses vers on les écoute, même et surtout lorsqu’on les lit, et aussi en le voyant là debout à Krakowskie Przedmiescie tout Polonais se sent touché, ému car ce que le grand Adam nous a offert est plus que jamais d’actualité.

Chacun de vous dans son âme porte la graine des droits futurs et la mesure des frontières futures. Pour autant vous agrandissez et améliorez vos âmes, pour autant vous améliorez vos droits et agrandissez vos frontières. (Livre des pélerins. Trad. Gilles Renard)

La statue aujourd'hui
La statue aujourd’hui

P.S : A Varsovie sa statue est dans le square, près de l’église des Carmélites. Elle doit son érection à la pugnacité d’un autre grand artiste polonais, l’écrivain Henryk Sienkiewicz. Le sculpteur Cyprian Godebski en est l’auteur et elle se tient là, de toute sa hauteur, depuis le 24 décembre 1898. Ce ne sera qu’en 1944, en raison de la barbarie nazie, qu’elle disparaîtra de son piedestal … On en fondra une autre – à l’identique- bien qu’il restât quelques morceaux d’avant-guerre, et, depuis 1950 cette incarnation même des souffrances et des joies du peuple polonais nous et vous observe. Passant près de lui ne manquez pas de lui tirer votre chapeau ou d’aller… boire une vodka (polonaise) à sa santé ! Cela lui fera sûrement plaisir lui qui déclarait : « Envolons-nous et ne rabaissons plus jamais notre vol. »

 

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